Le chrétien face à la culture numérique

Le mot « numérique » définit avant tout une technique de transmission d’un média (sons, images, vidéos ou textes). Je vous invite donc plutôt à parler de « culture du numérique », en particulier dans le domaine du savoir. Celle-ci débute principalement à partir de l’ouverture d’internet au public et la naissance du Web[1], son application la plus connue.

Personne aujourd’hui ne peut sous-estimer le bouleversement sociétal et mondial initié par internet. Quelques chiffres nous donnent le vertige : 4 milliards d’internautes dans le monde, 3 milliards d’utilisateurs de réseaux sociaux, 281 milliards d’emails envoyés chaque jour, 6,5 milliards de recherches effectuées sur le Web par jour et 1,4 milliard de sites internet pour environ 4,65 milliards de pages internet (fourchette basse)[2].

Je pourrais continuer ma liste, tous les chiffres présentés auraient la même unité : le milliard.

Ils ont en commun de représenter notre temps passé à la recherche d’informations ou de leur communication[3] : informations techniques, politiques, spirituelles, culturelles, professionnelles, scientifiques, relationnelles (réseaux sociaux : on veut savoir qui fait quoi), etc.

L’omniprésence des technologiques numériques est telle, que nous vivons, que nous le voulions ou non, dans une culture numérique du savoir. L’expression « culture numérique » est récente, et sa signification n’est pas encore totalement figée. Mais dans les grandes lignes, il y a consensus sur le fait que le numérique a modifié nos pratiques et leurs sens. Nous ne pourrons pas évoquer l’ensemble des pendants de la culture du numérique dans nos vies mais elle est intrinsèquement liée à la notion de savoir, tant dans son acquisition (ce que je sais ou pense savoir) que dans sa transmission (comment je le communique à un tiers).

Pour citer Michael Sinatra et Marcello Vitali-Rosati, auteurs de l’ouvrage « Pratiques de l’édition numérique » : la culture du numérique change notre façon de comprendre, notre façon de gérer l’attention, notre façon de penser, notre perception du temps, de l’ennui et ainsi de suite.[4]

Le savoir et la connaissance sont accessibles, nous ne sommes plus dans une économie de la rareté du savoir. Tout est disponible instantanément, sans effort : il suffit d’avoir les bons mots clés.

 

La connaissance et son partage dans des proportions jamais imaginées par l’Homme suscitent la question de la gérance d’un tel don et de sa pratique. Intéressons-nous à leur incidence dans notre vie chrétienne.

Les avantages sont nombreux : n’importe quelle question liée à notre foi trouve une réponse sur internet. Les informations trouvées permettent de poser les fondements de notre réflexion et d’élargir nos perspectives en définissant le contexte d’un passage biblique par exemple. Mais pas seulement : ils opèrent dans nos existences le sentiment que nous sommes maîtres de notre façon de penser et d’agir, de gérer notre temps de la manière la plus optimale et optimisée, y compris dans la foi[5]. Le tiers dans notre réflexion n’est plus vivant et relationnel, mais informatique et numérique. Nous sommes seuls face à l’évaluation de la pertinence des informations recueillies.

Nous pouvons écouter des milliers de prédications, suivre des centaines d’études bibliques ou des séminaires : que d’encouragements à portée de clics. Mais comment gérer l’abondance de connaissances à notre disposition, qui parfois nous troublent et nous secouent ?

Jésus pose l’exigence d’un seul chemin, d’une seule vérité, d’une seule option de vie : lui-même[6]. L’ensemble du savoir et de la connaissance en matière de foi se concentre en la personne du Christ. Jésus prend le contresens de cette course effrénée en ne présentant pas un savoir dématérialisé, mais incarné en sa personne. C’est le relationnel entre lui et nous qui définit le cadre de notre connaissance et de sa transmission. Il est le référent vivant de notre savoir et de nos pratiques dans le propre de nos vies. Comme toute relation, le savoir s’acquiert et se développe donc dans le temps, le silence qui s’apprend et doit parfois s’imposer[7]. Foi ne rime pas avec immédiateté ni avec facilité, facilité qui peut poser de véritables problèmes[8]. Enfin, la tentation d’une foi vécue déconnectée du réel est bien présente alors que Jésus n’est pas physiquement parlant présent dans la discussion.

C’est pourquoi ce savoir est appelé à être partagé et communiqué autour du modèle de Jésus-Christ[9], dans un rapport privilégié personnel et communautaire local, à la lumière de l’œuvre du Saint-Esprit qui nous dirige les uns et les autres.

Internet est un outil formidable et puissant au service du chrétien. Il peut, par exemple, répondre à certaines situations d’urgences où la vie communautaire localement située n’est pas possible[10]. Néanmoins, il ne se suffit pas à lui-même. Il est complémentaire d’un savoir développé, mis en pratique et mis en commun en Église et en société. Bien évidemment, c’est là que se joue toute la difficulté : affronter l’autre dans sa vision et sa différence marque le défi de notre vie chrétienne[11]. Mais comment accepter les paroles du Christ si nous refusons le dialogue « en face à face » avec les frères et sœurs et nos concitoyens. Se confronter au prochain n’est pas une étape de notre existence, c’est le fondement de notre foi : Dieu nous a confrontés en la personne du Fils afin que nous soyons sauvés. Aussi sommes-nous appelés à expérimenter notre connaissance de Dieu au service des uns et des autres et à la vivre incarnée, quotidiennement, dans toutes les réalités de notre existence, numériques ou non.

Kévin LE LEVIER



[1] World Wide Web : littéralement la Toile Mondiale.

[3] Le numérique est à l’origine des TIC actuelles : Technologies de l’Information et de la Communication.

[5] Il est significatif que de plus en plus de chrétiens se présentent comme sans Églises et définissent leur foi hors de tout cadre ecclésiologique.

[6] Jean 14.6

[8] La mémoire est en particulier mise à rude épreuve par les technologies numériques alors qu’elle est pilier de la vie du croyant et de l’être humain en général : https://lejournal.cnrs.fr/articles/le-numerique-nous-fait-il-perdre-la-memoire

[9] Ce qui signifie qu’il doit être compris. Il peut y avoir un gouffre entre acquérir un savoir et le comprendre.

[10] Maladies, hospitalisation, isolement imposé.

[11] Sans la distance ou l’anonymat possible du Web.