Le Dieu relationnel

Le Dieu relationnel

 « Aucun homme n’est une île, un tout complet en soi : tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble… » écrivait le poète et prédicateur John Donne en son temps. Être humain c’est être en relation, nul ne saurait exister par et pour lui-même, n’en déplaise aux pseudos Robinson Crusoé des temps modernes. Si nous sommes tous des personnes humaines qui existent dans un tissu relationnel, c’est que nous avons été créés à l’image d’un Dieu… relationnel. Ce Dieu relationnel s’est fait connaitre à nous en Jésus-Christ et il nous appelle à entrer en relation avec lui et les uns avec les autres. Mais qui est-il ?

Dieu est « le bienheureux et seul souverain, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs, qui seul possède l’immortalité, qui habite une lumière inaccessible, que nul homme n’a vu ni ne peut voir, à qui appartiennent l’honneur et la puissance éternelle » (1 Timothée 6.16). Ce Dieu unique (Jacques 2.19) se révèle pourtant dans le Nouveau Testament comme le Père, le Fils et le Saint Esprit (Matthieu 28.19), trois personnes divines distinctes mais indissociables (Marc 1. 9-11). Les chrétiens croient donc qu’il existe un seul Dieu en trois personnes égales, le Dieu trine (d’où le nom Trinité).

Mais alors, comment distinguer les personnes divines ? Par leurs relations justement ! Le Père est Père parce qu’il a un Fils, le Fils est Fils parce qu’il vient du Père, l’Esprit est le lien entre les deux. Dans le langage théologique, on dit que le Père est la source de la divinité, que le Fils est engendré du Père avant tous les siècles et que l’Esprit procède du Père et du Fils. Ces relations intra-trinitaires se caractérisent par l’amour. En effet, de toute éternité, « Dieu est amour » (1 Jean 4.8)[1]. Dans ses relations, le Père est désigné comme l’aimant, le Fils comme l’aimé et l’Esprit comme le lien d’amour entre le Père et le Fils.

Cet amour mutuel éternel démontre que Dieu n’avait pas besoin de créer quoique ce soit pour aimer. Dès lors, la création devient un acte libre de la volonté divine qui découle de l’amour intra-trinitaire. L’acte libre de création est donc une œuvre ex nihilo (à partir de rien) du Dieu triun, le Père étant la cause originelle de toutes choses (1 Corinthiens 8.6), le Fils la cause créatrice de toutes choses (Jean 1.3) et l’Esprit la cause perfectionnant toutes choses (Psaume 104.3). Par amour et pour sa gloire, le Dieu relationnel a donc tout créé, l’univers visible et invisible, et tout ce qui s’y trouve, nous compris.

Justement, nous autres, êtres humains, sommes les seules créatures créées à l’image de Dieu (Genèse 1.26). Nous étions destinés à entretenir une saine relation avec notre Créateur, mais aussi avec nos semblables et le reste de la bonne création de Dieu (Genèse 1-2). Malheureusement, la désobéissance de nos premiers parents et l’irruption du péché dans la création a compliqué ces relations et engendré un désordre dans l’harmonie primitive (Genèse 3). La mort et la souffrance ont alors fait irruption dans la bonne création de Dieu (Romains 5.12).

Mais le Dieu trine n’a pas dit son dernier mot. Dès l’Ancien Testament, il va mettre en place un plan de restauration des relations en plusieurs étapes (appel d’Abraham, exode, loi, royauté d’Israël, exil). Se révélant à Israël comme le Dieu unique (Deutéronome 6.4), l’Éternel laisse percevoir une certaine pluralité au sein de l’unicité divine dans le déroulement de son plan (Esaïe 63.10, Daniel 7.13-14).

Ce plan va culminer dans le Nouveau Testament avec le venue de Jésus sur terre, Dieu fait homme (Jean 1.1-16), révélant ainsi au monde la Trinité qui était demeuré voilée jusque-là (Romains 16.25-26). L’incarnation est un moment singulier dans l’histoire du monde puisque Dieu le Père va envoyer Dieu le Fils (Galates 4.4) par la puissance de Dieu le Saint Esprit (Marc 1.10). Rendez-vous compte, le Dieu éternel va faire irruption dans le cours de l’histoire dans le corps d’un homme (Galates 4.4). André-Marie Ponnou-Delaffon résume: « Dans l’Incarnation, Dieu se fait homme ; il devient ce qu’il n’est pas sans rien perdre de ce qu’il est de toute éternité. Celui qui est infini et parfait entre dans la condition finie de la créature ; celui qui est immortel et éternel, la source de toute vie, assume la mortalité des fils d’Adam ; celui qui possède par lui-même et en lui-même la béatitude souveraine entre dans l’histoire qui le mènera jusqu’aux souffrances et à la déréliction de la croix. Cependant aucun des attributs propres à la divinité n’est perdu par le Verbe qui s’incarne[1] ».

Dans son ministère terrestre, le Fils vient révéler le Père au monde (1 Jean 4.9) et manifester l’amour du Père sur terre (1 Jean 1.18) dans la puissance de l’Esprit (Jean 3.34). Pour ce faire, il accomplit des miracles mais tisse aussi un réseau de relations parfois surprenantes, sévère avec les religieux il se lie d’amitié avec les marginaux (Luc 15.1-2). Donald Macleod explique que « le Fils de Dieu s’est incarné dans un nouveau réseau de relations : avec son père et sa mère ; avec ses frères et sœurs, avec ses disciples, avec les scribes, les pharisiens et les saducéens ; avec les soldats romains, avec les lépreux et les prostituées. C’est dans le cadre de ces relations qu’il a vécu sa vie incarnée, qu’il a connu la souffrance, la pauvreté et la tentation ; qu’il a vu la misère et la brutalité ; qu’il a entendu des obscénités, des blasphèmes et les cris désespérés des opprimés. Il n’a vécu ni dans un sublime détachement, ni dans un isolement ascétique, mais ‘avec nous’, comme ‘le semblable de tous les hommes’ [2]».

La mission de Jésus va atteindre son comble lorsqu’il mourra volontairement pour restaurer la relation brisée entre les hommes pécheurs et le Dieu saint (Romains 5.6-7). A la croix, le Fils se donne au Père par l’Esprit par amour pour les humains pécheurs (Hébreux 9.14, Romains 5.8), l’innocent meurt à la place des coupables (2 Corinthiens 5.21) et paye ainsi la dette du péché (Marc 10.45) ce qui permet la réconciliation entre Dieu et l’humanité rachetée (2 Corinthiens 5.19). John Stott parle à ce sujet d’auto-substitution de Dieu, il précise : « Christ n’est pas une tierce personne indépendante, mais le Fils éternel du Père, un avec lui dans son essence. Dans le drame de la croix, il n’y a donc pas trois acteurs, mais deux : nous d’un côté, Dieu de l’autre. Pas Dieu le Père, pas Dieu dans son essence, mais Dieu tout de même, Dieu fait homme en Christ, Dieu le Fils … C’est donc le juge lui-même qui dans son amour saint a assumé le rôle de l’innocente victime, car dans la personne de son Fils, et par elle, il a subi la sanction qu’il avait exigée et infligée. Grâce à l’unité mystérieuse entre le Père et le Fils, Dieu pouvait infliger le châtiment, et le subir[3]».

Trois jours plus tard, le Père envoie l’Esprit Saint ressusciter Jésus corporellement (Actes 2.32, Romains 8.11).  Cet événement extraordinaire démontre l’identité de Fils de Dieu de Jésus (Romains 1.4) et établi sa Seigneurerie (Actes 2.36). John Webster estime que « la résurrection de Jésus est la mise en acte temporelle de la relation éternelle du Père et du Fils (…) La vie ressuscitée de Jésus est la vie divine, et sa résurrection est l’élucidation et la confirmation de sa divinité antérieure, en vertu de laquelle il est celui qu’il est[4] ». Lors de l’Ascension, le Père rappelle le Fils à lui, Jésus-Christ devenant à jamais le Dieu-homme assis sur le trône de Dieu (1 Pierre 3.22). Notre Seigneur et Sauveur règne jusqu’à ce que ses ennemis soient définitivement vaincus, le dernier ennemi étant la mort (1 Corinthiens 15.25-26).

Le jour de la Pentecôte, le Père et le Fils envoient le Saint Esprit pour donner naissance au peuple de la nouvelle alliance, l’Église (Actes 2). Cette communauté se caractérise par de nouvelles relations avec Dieu et les uns avec les autres, puisque les chrétiens sont les enfants adoptifs du Père (1 Jean 3.1), frères et sœurs en Christ (Romains 8.17) et habitation de l’Esprit (1 Corinthiens 6.19). L’Église est, en quelques sortes, invitée dans la communauté relationnelle qu’est Dieu, elle reçoit l’amour divin dans son cœur par l’Esprit (Romains 5.5). L’amour, le pardon, la discipline mutuelle et l’enseignement apostolique doivent irriguer l’Église, qui est constituée comme un corps social (Romains 12.5). Après s’être envoyé lui-même lors de l’incarnation et de la Pentecôte, le Dieu relationnel nous envoie à notre tour (Jean 20.21). Notre mission, en tant qu’Eglise de Jésus-Christ, découle de celle de Dieu lui-même. Nous sommes envoyés dans le monde pour annoncer l’Evangile, baptiser au nom de la Trinité et faire des disciples en attendant le retour en gloire de notre Messie (Matthieu 28.18-20). Dans une société fracturée par tant de divisions nous avons le privilège de pouvoir humblement démontrer, par nos relations d’amour et de discipline mutuelle, que le Dieu relationnel est vivant, afin que le monde croit pour la plus grande gloire du Dieu trine (Jean 13.35) !

Matt Moury



[1] Incarnation et Trinité’ in Nouvelle Revue Théologique 2005/3, tome 127.

[2] Donald MacLeod, La personne du Christ, p.219-220.

[3] John Stott, La croix de Jésus-Christ, p.152.

[4] John Webster, The Domain of the Word: Scripture and Theological Reason, p.33.